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Henri Pérouze
 
       
 
Comment tuer le service public en dix leçons ?
La Lettre du cadre territorial n°246 - janvier 2003

C’est assez facile. Il suffit d’observer les dégâts causés par chaque type d’attaque portée. (Nous n’entrerons pas dans l’étude des motivations des assaillants -qui nécessiterait parfois des compétences psychiatriques notamment dans l’étude de comportements destructeurs voire suicidaires).

1 : Dissimuler les enjeux

Si les agents ne savent pas à quoi ils servent et pourquoi il doivent bouger, pourquoi sortiraient-ils de leur passivité ?

La carence stratégique prive l’état-major d’une vision de l’action. Il faut encourager cette faiblesse d’altitude qui ouvre la brèche aux dérives bureaucratiques, éloigne de la finalité et participe à la démotivation des troupes. Le syndrome du nez dans le guidon remonte assez haut dans les hiérarchies pour en dispenser beaucoup d’avoir une vision et de définir une stratégie. L’aspect bicéphale des collectivités territoriales devrait compliquer la visée mais il n’en est rien grâce aux carences de mémoire à long terme des électeurs. Cette frivolité développe en effet la propension démagogique des élus fragiles qui, faute d’assumer leur légitime mandat en portant un vrai projet, paralysent toute action d’envergure en obtempérant trop docilement aux injonctions multiples et contradictoires des groupes de pression.

2 : Rigidifier l’organisation

Pourquoi monter au front quand la promotion se fait à l’arrière ?

La pérennisation des structures alimente la sédimentation et le cloisonnement des équipes. Il faut cultiver l’immobilisme. Il est intéressant de voir alors comment l’énergie de production se reconvertit en énergie nécessaire au maintien d’une cohésion artificielle. Cet acharnement thérapeutique permet par exemple à des services fonctionnels d’apparaître plus importants que ceux qui rendent directement le service à la population. Ne surtout pas diffuser une culture « client » c’est-à-dire une culture de résultats (expliquer aux curieux que la loi organique des finances qui prévoit cette révolution pour début 2006 ne sera qu’un replâtrage comptable des pratiques actuelles) Idem pour les projets de service, le management de projets transversaux ou les démarches qualité qui ont l’outrecuidance de mesurer les besoins à satisfaire et les progrès à réaliser.

3 : Limiter l’information

Comment pourraient-ils effectuer un mouvement cohérent sans disposer d’indications pertinentes ?

L’affaiblissement est proportionnel à la lenteur de circulation des informations. Encourager ostensiblement ceux qui confondent l’exercice du pouvoir et la rétention d’information. Bien utiliser le prétexte d’une nécessaire cohérence pour centraliser et ralentir tous les circuits, inhiber la réactivité, la prise d’initiatives. A l’heure des technologies de communication en temps réel, il est amusant de voir persister des systèmes d’information, archaïques et déresponsabilisants. Il convient de maintenir la croyance que, dans le travail, la responsabilité n’est déclenchée qu’à partir de l’accusé de réception (ce n’est plus le cas depuis longtemps dans la vie privée où chacun s’ingénie à rechercher l’information dont il a besoin.) En développant des ateliers protégés au-delà de leur vocation sociale, on marginalise facilement et les agents et leur hiérarchie. Ne jamais rappeler que de fait nous sommes en Europe et dans une économie mondialisée.

4 : Promouvoir les incompétents

Comment des agents quotidiennement humiliés par l’arrogance de chefs autistes pourraient redresser la tête ?

En plaçant à la tête des hommes, ceux qui ne manifestent pas ostensiblement leur capacité d’entraîneur, mais ceux qui dans le meilleur des cas, possédaient d’autres compétences utiles loin du front, ou, dans le pire des cas, ceux qui ont le plus manifesté leur docilité, on prépare efficacement la léthargie des troupes. Bien maintenir un système de sélection des élites basé sur l’accumulation de connaissances (niveau mémoire morte d’une disquette jetable) plutôt que sur les qualités d’entrepreneur et de militant de l’efficience du service public. Une autre arme efficace s’utilise dans toutes ces pseudo - évaluations et CAP où la lâcheté est érigée en principe alors qu’il convenait manifestement de ne pas promouvoir, voire de sanctionner l’individu compte tenu des dégâts qu’il infligeait lui-même dans son entourage !

5 : Gratifier la soumission

Les suicides collectifs ne s’expliquent-ils pas par l’isolement et la valorisation des rituels de soumission ?

Fournir des arguments à ceux qui s’opposent au changement marginalise les novateurs. La bataille se gagne d’abord dans les têtes, c’est-à-dire dans les représentations des enjeux par les acteurs. Supprimer les abonnements aux journaux qui montrent davantage les mutations en cours que les faits divers, maintenir les interlocuteurs syndicaux dans un aveuglement idéologique et une cécité économique, décourager ceux qui relèvent la tête, fusiller pour l’exemple les rares porteurs d’initiatives propage un bénéfique endormissement des troupes. Il est donc judicieux de continuer à imposer l’écoute des cours de la bourse toutes les heures dans certaines radios pour habituer les populations à subir ce qui ne les concerne pas. Cette persévérance présente aussi l’avantage de leur faire comprendre chaque jour, qu’en dehors des initiés, il vaut mieux ne pas s’investir pour ne pas être déçu.

6 : Décapiter l’encadrement.

Comment des régiments sans gradés pourraient mener bataille ?

En laissant les effectifs livrés à eux-mêmes, les chances de survie sont faibles en cas d’affrontement.

Quatre cartouches peuvent provoquer la béance :

  1. ne pas créer de poste (ex : 80 ATSEM en ligne sous un agent chargé de les coordonner…)
  2. ne pas pourvoir des postes créés et utiles (à l’heure des candidats aux concours reçus/collés…)
  3. dévaloriser la fonction d’encadrement (en laissant par exemple un agent catégorie C faire fonction de manière permanente)
  4. affecter une personne qui n’assume pas sa responsabilité (ne fait pas progresser les hommes qui lui ont été confiés et n’atteint pas les résultats).

Une autre tactique s’avère aussi redoutable. Elle consiste à politiser suffisamment les états-majors pour qu’en cas de changement de gouvernement, ce soit toute la tête qui saute. Ainsi, six mois avant et six mois après l’échéance, le désert managérial se caractérise par l’absence de toute décision sans compter l’impossibilité d’entreprendre une réforme de longue haleine (cf. le dossier des retraites, de la fiscalité, etc.)

7 : Conforter les féodaux

Pourquoi s’intéresser aux finalités du service, se motiver par le sens de l’action quand les seigneurs ne s’intéressent qu’aux jeux de la cour ?

En encourageant les comportements autocrates, il est facile de voir la démoralisation se propager avec l’apparition de clans sapant le sentiment d’appartenance. Promouvoir ostensiblement les plus arrogants ou les plus méprisants garantit à moyen terme l’absence de combativité et un repliement obsessionnel sur la hiérarchie des positions au mess. Il convient de limiter impérativement la promotion de ceux qui dans leurs attitudes quotidiennes, pratiquent le courage, la reconnaissance, l’humilité des grands serviteurs. Il convient d’expurger des bibliothèques les ouvrages de Talmant, Bloch-Lainé, de Foucault, etc. bref des rares hauts fonctionnaires qui ont privilégié l’application des principes républicains à leur promotion personnelle ou à celles de leurs camarades de promotion.

Cible n° 8 : dénoncer les coûts exorbitants

Pourquoi une société continuerait de se saigner aux quatre veines pour alimenter la gabegie de ses propres parasites ?

Une habile campagne de communication peut facilement propager une large hostilité. Il suffit de comparer les prélèvements obligatoires à l’échelle mondiale pour montrer le caractère insupportable du boulet que constitue la puissance publique pour les contribuables. Bien sûr, ne rien dire du nombre et de la qualité des prestations correspondantes exigées par les mêmes usagers en matière de santé, de protection sociale, d’infrastructures, d’éducation, etc. Bien entretenir la schizophrénie ambiante, encourager encore la demande d’assistance, fustiger l’incapacité de l’Etat à maîtriser la météo et en même temps annoncer l’impérieuse nécessité d’une réduction d’impôts donc d’une baisse du coût de l’administration. Dans cette cible, on peut inclure aisément l’usage de la fausse concurrence. Exemple : démontrer par un calcul partiel combien le coût unitaire d’une prestation publique de santé est supérieur au même service délivré par une entreprise en omettant soigneusement par exemple de valoriser les services associés délivrés en matière de prévention, de recherche, etc.

Cible n° 9 : Ridiculiser le service public

Comment résister à la démoralisation quand on n’ose même plus citer le nom de son unité ?

Jeter en pâture (sans en expliquer la genèse) le maintien de pratiques absurdes ou obsolètes. Quelques exemples concrets à utiliser jusqu’à satiété : une procédure de notation vidée de sens, un éclatement en plus de 1700 corporatismes officiels sur trois fonctions publiques, une pléthore de filières, de grades, de statuts, d’échelons, de primes occupant des bataillons de tâcherons sans permettre une mobilité sauf exceptions, un mode de régulation hors du code du travail avec des institutions spécifiques, des régimes de retraites et de gestion du personnel tout aussi spécifiques, une surreprésentation politique et syndicale interdisant toute remise en cause, une pathologie administrative de la suspicion a priori occupant des bataillons entiers de ronds de cuire, bref toutes les bonnes raisons de jeter le bébé avec l’eau du bain…

Pour achever l’attaque, soutenir largement dans les médias toutes les émissions qui participent à déconstruction des principes républicains qui fondent le service public et ne se retrouvent plus qu’à titre de vestige au fronton des mairies (valoriser le conformisme plutôt que la liberté, accroître fortement les inégalités, décourager la solidarité en survalorisant les plus cupides).

Cible n° 10 : Démoraliser les résistants

Pourquoi toutes les attaques précédentes n’ont pas encore réussi leurs offensives ?

Parce qu’il existe une armée de l’ombre, redoutable par sa discrétion. C’est elle qui retarde l’implosion du système et déjoue les offensives. Observons-les : ici, des travailleurs sociaux qui persistent dans leur dévouement aux personnes en difficulté ; là, des agents administratifs qui font preuve d’imagination pour éviter l’enlisement d’un dossier ; ici encore, des techniciens qui s’attachent à la qualité du travail fourni sans attendre de reconnaissance. Le pire, c’est qu’ils utilisent des systèmes de solidarité occulte. Devant l’absurdité de certaines situations créées par les excès de zèle bureaucratique, ils ne baissent pas les bras et s’ingénient à trouver une solution en téléphonant directement par exemple à un collègue. Il convient de réduire l’influence de ces dangereux terroristes qui s’obstinent, malgré leur isolement, à démontrer chaque jour l’utilité d’un service public, à la française disent-ils… Prendre prétexte par exemple de la nécessaire remise en cause du périmètre de l’Etat pour les isoler, les marginaliser comme irréductibles gaulois sommés de choisir entre l’enlisement bureaucratique ou passer sous les fourches caudines d’un marché non régulé par l’intérêt général.

En final, nous pouvons nous réjouir de la disparition programmée de bon nombre de ces résistants : la dérive comptable d’une GPEC embryonnaire n’est pas prête en effet d’assurer leur remplacement…

[/Henri Pérouze/]

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